Note d'intention

La contenance

Chercher, prendre, perdre, reprendre contenance. C’est notre danse quotidienne, notre pas de deux, avec autrui comme avec soi-même. Tenir la posture comme on défendrait une opinion ou un cap, même si parfois on doute, on hésite, même si c’est moins sûr. Il faut tenir ; c’est noble, c’est heureux de tenir bon. C’est humain.


Le plus souvent on voit un ou deux hommes debout, occupés à rester campés, comme tous nous tâchons de le faire chaque jour, et c’est en soi une aventure. Même immobiles, même au sol, que la posture soit simple ou complexe, en équilibre ou pieds à terre, il s’agit de se maintenir. Le physique emporte le moral. Déterminés à exister, malgré l’incertitude de ce qui pourrait arriver.

 

Quand ils sont deux, ils s’empoignent, se portent ou s’évitent de justesse, dans un geste suspendu, perdu. Les poings cognent le vide, les torses s’évitent, basculent en arrière dans un salut inversé. Si tout porte à croire qu’ils se battent, cela ressemble étrangement à du secours : ils se soutiennent autant qu’ils s’affrontent.

 

Qu’ils se consolent ou se défient, en tout cas ils se parlent, ou du moins essaient. Ils dansent, croirait-on, chacun fixant un point au-dessus de l’épaule de l’autre, mais faire mine d’éviter l’autre, c’est encore lui parler et en tenir compte. Et cette seconde silhouette que la première toise, ignore ou bouscule, n’est peut-être qu’une autre part d’elle-même.

 

Sans aucun coup porté sauf à soi-même, ce sont bien des luttes, des corps à corps mentaux, entre besoin de s’avancer sur la grande scène, respect profond de nos servitudes, et insurmontable besoin d’expression libre, individuelle, autonome.
Deux facettes du même homme se battant dans la pénombre.

 

Cécile Reyboz

Gestuelle du Bardo

Le Bardo, selon la tradition tibétaine, est le lieu de transition entre la mort et la renaissance dans une nouvelle enveloppe charnelle. C’est un passage qui dure, où le temps est distordu, un glissement entre la vie et une hypothétique réincarnation.

 

Quelle différence, au fond, avec notre moment terrestre ? Ce long corridor dont nous percevons ou oublions les parois, au gré de nos combats et de nos quotidiens, de nos bonheurs furtifs ? Tunnel plus ou moins obscur qui relie la fin de l’enfance à la mort, où il nous faut séjourner, où il semble indispensable de s’activer, d’avancer. Par instants le corridor s’illumine et s’élargit, le plus souvent on ne le voit plus, on finit par l’ignorer, en intégrer ses proportions. Une bonne partie du temps, on attend, on guette. On se tient prêt au changement, au grand virage. On guette aussi un couloir parallèle, une contre-allée, y aurait-il une contre-allée au Bardo ?

 

Ces peintures peignent les postures, la gestuelle du Bardo d’ici et maintenant.

 

Le plus souvent c’est un homme debout, simplement occupé à se tenir debout, comme tous nous tâchons de le faire. Même immobile, ses bras disent son inquiétude, cette interrogation qu’il tourne et retourne, une concentration sur ce qui pourrait, ce qui devrait arriver. Son cou, ses coudes, quelque chose dans sa silhouette se décale, puis il soulève une jambe ou les deux bras, se tourne vers un autre, car il se peut qu’il y ait un autre homme, près de lui, qui lui ressemble ; cette présence n’est peut-être qu’une autre part de lui- même.

 

L’homme empoigne cet autre, le porte, l’étreint. Ils dansent ou se battent, ils se soutiennent ou se défient, difficile à dire. S’empoigner ou se porter, c’est si proche. Parfois l’homme gît à terre, continuant de lutter mais finalement seul.

 

Le sol est la scène sur laquelle il faut apparaître chaque jour. Les alentours nus sont faits de nuances de lumières, la texture de la solitude. Le Bardo n’est peut-être que notre for intérieur, où se jouent nos violences, nos combats imaginaires. Bien qu’irréels, ces combats-danses nous occupent, nous tenaillent. Sans coups portés ni reçus sauf à soi-même, ce sont bien des luttes, des corps à corps mentaux, entre l’impératif de vivre en société, le terrible respect de nos servitudes, et notre insurmontable besoin de liberté, d’expression, d’autonomie. Deux facettes du même homme se battant dans la pénombre.

 

Patrick Vandecasteele et Cécile Reyboz

Note d'intention Patrick Vandecasteele peintre