Note d'intention

Gestuelle du Bardo

Le Bardo, selon la tradition tibétaine, est le lieu de transition entre la mort et la renaissance dans une nouvelle enveloppe charnelle. C’est un passage qui dure, où le temps est distordu, un glissement entre la vie et une hypothétique réincarnation.

 

Quelle différence, au fond, avec notre moment terrestre ? Ce long corridor dont nous percevons ou oublions les parois, au gré de nos combats et de nos quotidiens, de nos bonheurs furtifs ? Tunnel plus ou moins obscur qui relie la fin de l’enfance à la mort, où il nous faut séjourner, où il semble indispensable de s’activer, d’avancer. Par instants le corridor s’illumine et s’élargit, le plus souvent on ne le voit plus, on finit par l’ignorer, en intégrer ses proportions. Une bonne partie du temps, on attend, on guette. On se tient prêt au changement, au grand virage. On guette aussi un couloir parallèle, une contre-allée, y aurait-il une contre-allée au Bardo ?

 

Ces peintures peignent les postures, la gestuelle du Bardo d’ici et maintenant.

 

Le plus souvent c’est un homme debout, simplement occupé à se tenir debout, comme tous nous tâchons de le faire. Même immobile, ses bras disent son inquiétude, cette interrogation qu’il tourne et retourne, une concentration sur ce qui pourrait, ce qui devrait arriver. Son cou, ses coudes, quelque chose dans sa silhouette se décale, puis il soulève une jambe ou les deux bras, se tourne vers un autre, car il se peut qu’il y ait un autre homme, près de lui, qui lui ressemble ; cette présence n’est peut-être qu’une autre part de lui- même.

 

L’homme empoigne cet autre, le porte, l’étreint. Ils dansent ou se battent, ils se soutiennent ou se défient, difficile à dire. S’empoigner ou se porter, c’est si proche. Parfois l’homme gît à terre, continuant de lutter mais finalement seul.

 

Le sol est la scène sur laquelle il faut apparaître chaque jour. Les alentours nus sont faits de nuances de lumières, la texture de la solitude. Le Bardo n’est peut-être que notre for intérieur, où se jouent nos violences, nos combats imaginaires. Bien qu’irréels, ces combats-danses nous occupent, nous tenaillent. Sans coups portés ni reçus sauf à soi-même, ce sont bien des luttes, des corps à corps mentaux, entre l’impératif de vivre en société, le terrible respect de nos servitudes, et notre insurmontable besoin de liberté, d’expression, d’autonomie. Deux facettes du même homme se battant dans la pénombre.

 

Je peins ces combats intimes.

 

Patrick Vandecasteele et Cécile Reyboz

Note d'intention Patrick Vandecasteele peintre